
Mardi, minuit trente.
Mirna Sanchez a terminé ses entretiens téléphoniques. Elle ouvre son
cahier mauve. Ecrit quelques mots à l’encre mauve. Referme le cahier. Le range dans le tiroir de
l’armoire. L'armoire mauve dans le coin du salon.
Elle revient vers la chaîne stéréo. Elle éteint la chaîne. Plus de son. Le silence s’impose dans la pièce. Elle n’aime pas tellement, le silence, Mirna Sanchez.
Elle entend un bruit furtif. Un bruit furtif, du côté de la porte. Elle sursaute. Ecoute. Le silence s’impose, à nouveau. Elle revient vers la chaîne stéréo. La
musique résonne en un murmure. Mirna Sanchez fatiguée, s’endort sur son lit mauve. La nuit et sa fatigue ont eu le pouvoir sur les tasses de
café.
Mardi : Une heure trente
Domingo Rinaldi, installé dans le salon de son appartement, situé au 3 rue des oiseaux, écoute la musique de son vieux tourne disques. Un tourne disques que ses
amis d’école primaire lui avait offert. Il avait huit ans. Il se souvient de cette fête, à l’occasion de son anniversaire. Il n’a pas oublié. Il n’oubliera jamais. Il écoute de vieilles chansons
qu’il fredonne. Il ne les écoute pas. Il vit les chansons. Elles épousent son corps, son âme, son être entier comme autrefois.
Domingo Rinaldi oublie le temps. Oublie son travail. Il oublie, tout Domingo Rinaldi. La nuit n’a pas de pouvoir sur la musique.
Mardi : sept heures
Mirna Sanchez se frotte les yeux. Le réveil a sonné. Elle se lève. Ouvre les volets mauves de son petit appartement. Elle se prépare pour aller à son
travail. Un travail qui ne l’intéresse plus tellement. Trop répétitif, se dit-elle.
Mirna Sanchez revêt sa jolie jupe de danse. Une jupe gitane aux reflets rouges et jaunes. Une très belle jupe qui épouse la minceur de son corps élancé. Ce soir, elle danse le flamenco dans la salle de danse, de l’immeuble du 3 rue des Oiseaux, juste en
dessous, de son appartement.
Huit heures
Domingo Rinaldi n’a pas dormi de la nuit. Il a écouté de la musique. Une idée à germer dans son esprit. Une grande idée. Il ressent une joie sourde l’envahir quand il y songe. Il s’approche de son ordinateur. Il réfléchit. Non. Il n’enverra pas une lettre dactylographiée. Pas
question. Il prend le papier à lettre blanc sur son bureau. S’assoit sur le fauteuil.
Il écrit une lettre à son patron. Il démissionne sans préavis. Pas question qu’il ne revienne travailler. Terminé
les réunions. Terminé les collègues. Il ne jouera plus un rôle. Il sera lui-même. Ses rêves deviendront réalité. Ses économies lui permettront de
vivre ou de survivre. Il va rester dans son appartement. Ne pas sortir. Ne pas mettre un pied dehors. Un rêve qui va se réaliser. Il était
temps, se dit-il.
neuf heures
Mirna Sanchez court vers l’université. L’université qui se situe près d’un parc. Un très grand parc. Elle ne veut rien entendre, rien voir, Mirna Sanchez. Elle ne
veut pas entendre le bruit de la nuit précédente. Elle court sur le grand boulevard bordé d’arbres. Les arbres verts, aussi verts qu’une vallée de verdure. Mirna Sanchez ne voit pas les arbres.
Elle n’en a pas le temps. Pas le cœur.
Elle pousse la grille de l’Université. Salue les agents. S’enferme dans son bureau. Elle sort les dossiers de son sac. Un sac jaune. Elle range ses lunettes de
soleil. Des lunettes de soleil, jaunes.
Elle ouvre son agenda. pas de rendez-vous. Elle doit accomplir sa permanence. Elle soupire, Mirna Sanchez. Elle hésite à ouvrir la porte du bureau quand quelqu’un frappe doucement. Non. Elle va réagir, se dit-elle. Elle doit vraiment réagir. Elle danse
le flamenco, ce soir. Un grand moment.
Elle se dirige vers la porte. Une étudiante qu’elle ne connaît pas se présente. Mirna Sanchez, n’hésite plus. La journée débute agréablement. Mina Sanchez écoute attentivement l’étudiante en mastère 2 de sociologie. Une étudiante originaire de son pays. Un
pays lointain et proche. Très proche de Mirna Sanchez.
Dix heures
Domingo Rinaldi a terminé sa lettre de démission. Il l’a glissée dans une enveloppe beige. Un joli timbre orne l’enveloppe. Il a rangé son appartement. Il a ouvert les valises. Ses affaires sont prêtes.
Il n’ira pas à son cours de danse, ce soir. Terminé. Il a téléphoné à l’aéroport. Il quittera son appartement et cette ville dans un quart d’heures.
Il l’a décidé en une minutes quand il a entendu, le bruit. Un bruit qui l’a glacé, un moment. Il l’a écouté. Il n’a pas hésité.
Un bruit similaire à celui de la veille, dans la nuit. Il doit partir en urgence, se dit Domingo Rinaldi.
Onze heures
Mirna Sanchez a reçu de nombreux étudiants. Plus personne à la permanence. Elle soupire. Se lève de sa chaise. Regarde par la fenêtre. Elle fredonne un air de
musique. Une musique douce qui ne l’a pas quittée. Elle danserait bien dans son bureau. Elle ne danse pas. Elle ne peut pas danser dans son bureau, se dit-elle.
Mirna Sanchez aperçoit un oiseau sur la branche de l’arbre, en face de la fenêtre. Un bel oiseau jaune et mauve. Elle
est attirée par l’oiseau. Un très bel oiseau. Elle savait bien qu’il reviendrait dans sa vie. Il lui enverrait le signal. Elle entend le bruit, le bruit de la veille, durant la nuit. L’oiseau ne se cache plus. Elle l’avait reconnu.
Mirna Sanchez n’hésite plus. Elle range en vitesse ses affaires sur son bureau. Prend ce qui lui appartient. Elle sort en trombe du bureau. Elle court, Mirna
Sanchez. Elle court.
12 heures
Domingo Rinaldi embarque à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Il a posté sa lettre à son patron. Le Directeur Général de sa société ne le cherchera pas.
Il n’en aura pas le temps. Personne ne le cherchera. Il n’avait pas d’amis, se dit-il en posant le pied dans l’avion. Ils jouaient tous des rôles. Il fallait être gentil avec tout le monde.
Tout le monde jouait ce rôle et restait seul. Il était seul dans la vie. Seul au travail. Seul dans son appartement. Il n’était heureux qu’au cours de danse. La musique était son amie, la danse
était son amie. Il dansera la-bas, dans le pays qui l’attend, il dansera la Salsa. Il dansera le folklore de son pays. Il n’a pas oublié ses huit ans.
Il n’oubliera jamais. Le destin le rattrape, l’a rattrapé. Domingo Rinaldi ressent une grande joie. L’avion décolle.
13 heures
Mirna Sanchez est entré dans son appartement du 3 rue des Oiseaux. Elle n’a pas mangé. Elle n’a pas faim. Elle a trié ses affaires dans les armoires, les tiroirs. Pas beaucoup d’affaires. Ses affaires sont déjà dans sa
valise et un sac de voyage jaunes. Elle a débranché son téléphone. Elle a jeté son téléphone portable. Elle a débranché son ordinateur portable. Elle a téléphoné à l’aéroport. Dans une heure,
elle aura quitté son appartement, cette ville, ce pays. Elle part, Mirna Sanchez. Ses collègues la chercheront, se dit-elle.
Plus jamais, elle n’ouvrira la grille de l’Université. Plus jamais, elle n’accueillera un étudiant. Plus
jamais, elle n’accomplira un travail ingrat et répétitif, qu’elle n’aimait plus depuis quelques années. Une histoire d’amour qui se déchire.
Cette histoire d’amour s’est usée avec les années. Très peu d’années.
Sa famille ? Elle n’y songe pas. Elle ne veut pas y songer. Elle
doit partir, en urgence. L’oiseau et son sifflement. Elle n’a pas oublié. L’oiseau ne l’avait pas oubliée. Elle n’a plus le temps de rédiger une
lettre. Elle n’en a pas l’esprit. Elle ferme la porte de l’appartement. Jette la clé dans la boîte aux lettres. Sort dans la rue. Une rue paisible.
Elle observe autour d’elle. Personne. Un oiseau sur la branche d’un tilleul. Un tilleul qui borde la rue. L’oiseau jaune et mauve. Elle aimerait danser le flamenco pour l’oiseau. Elle ne danse pas. Elle court. Elle court vers l’autobus, Mirna Sanchez.
A suivre......