Samedi 27 décembre 2008
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Je suis centenaire.. Oui, oui, vous avez bien entendu. J’ai fêté mes cent ans en avril dernier. Une grand fête dans la maison de retraite. Je m’en
souviens bien. Je n’oublie pas. J’oublie un peu. Cela n’a pas d’importance. J’ai encore toute ma tête et quand mon fils vient me voir, je lui rappelle que je n’oublie pas et que je n’accepte pas cette maison de retraite. Il ne répond rien. Ce n’est pas lui qui est responsable de cette situation, même s’il ne répond rien, mon fils. Je sais bien qui a pris la décision ! Je n’ai pas eu mon mot à dire, rien du tout. Les médecins s’y sont mis.. Je me suis
retrouvée ici après huit jours d’hôpital. Huit jours de cauchemars pour une broutille. Je parle un peu seule depuis que je suis dans cette maison. Je
m’imagine aller à Paris. En cette période des fêtes, Paris était une fête et doit y être encore. Je m’imagine devant les devantures et je me dis que c’était beau et c’est encore beau, ces
illuminations à Paris. J’aimais y aller tous les ans, jusqu’au moment où ce fut impossible. Combien de temps ? J’oublie les dates. Le temps me paraît long. Très long. Encore plus depuis que je suis dans cette maison. J’y ai une immense chambre. La télévision est au fond
de la pièce, près de la fenêtre. Je n’allume plus la télévision depuis que je suis là. Je n’ai plus le cœur à suivre les feuilletons. Je les ai
oubliés. J’ai oublié ce que j’ai voulu oublier. Ne croyez pas que j’ai perdu la tête. J’ai toute ma tête. Sauf ce soir, peut-être. Je suis seule dans
cette chambre. J’irai me coucher dans un instant. Mes pauvres yeux n’y voient plus rien. Ils ne voient que mes souvenirs qui défilent dans ma tête et qui me tiennent compagnie. L’autre jour, je crois que c’était le jour de noël, je suis allée chez ma fille, car vous voyez, j’ai deux filles et deux fils, une grande famille. Et chez ma
fille, j’ai rencontré beaucoup de monde et un ami de ma fille ou de mon gendre m’a prise dans ses bras et il m’a dit qu’il m’aimait
d’amour et qu’on irait, encore ,sous le grand chêne, danser le tango et la valse.
Il sait bien de quoi il parle parce que, même, si je n’ai jamais dansé avec cette personne, j’ai
bien connu le grand chêne et je me suis souvenue de mes sorties à cette époque-là.. C’était bien de se souvenir. Tous ces souvenirs qui défilaient dans ma tête. J’ai bien mangé chez ma
fille. J’ai même bu un bon porto. Elle sait bien ma fille que j’aime le porto.. Un tout petit porto en période de fête, ne peut pas faire du mal. C’était bien bon. Et j’ai écouté aussi.. Je suis
consciente que mes oreilles entendent bien. Je ne suis pas sourde, mais j’ai cent ans. Plus de cent ans et je me demande comment le temps a-t-il pu défiler aussi rapidement.
C’est ce que je me disais quand mon fils me ramenait à la maison de retraite. Je me demande s’il a entendu que je parlais seule. Cela me prend
de temps en temps. C’est comme une voix qui surgit du fond de moi-même. Une voix que je n’entendais pas avant d’être dans cette maison de retraite. Je me suis dit, quand je l’ai entendu pour la
première fois, qu’il fallait que je la laisse me parler. J’allais m’habituer à cette voix du dedans et j’allais m’habituer à cette chambre. Je me suis habituée à la petite voix au fond de
moi, mais je ne me suis pas habituée à cette immense chambre. Mon fils, lui, il regardait la route, et il n’a pas répondu quand j’ai laissé la petite
voix parler. Il est discret mon fils et il a de l’humour. Il aime bien me faire rire, mais quand je suis arrivée à la maison de retraite, je ne riais
plus du tout. Je n’ai pas pleuré. J’avais trop de peine pour pleurer sur moi-même. Je n’avais plus le courage. J’aurais pu me dire que j’irais bien voir le locataire, en face de ma chambre.
Celui qui aimait bien venir me parler et moi aussi j’aimais bien aller lui rendre visite. Entre vieux, nous nous comprenions. Et le locataire, un matin a rendu l’âme, sans prévenir. Et
depuis, un autre locataire a pris sa place. . Ce dernier ne parle pas beaucoup. Je ne le connais pas pour pouvoir aller lui tenir le crachoir comme
on dit..Je me suis sentie toute seule et un peu perdue quand mon fils est parti. Je n’ai rien dit, mais je sais bien que je me suis sentie perdue. J’aurais bien aimé rejoindre mon ancienne
maison. La maison a été vendue. Je n’ai plus rien, car ici, dans cette maison de retraite, rien ne nous appartient. Les meubles ? Oui , ce sont nos meubles. Je n’aime pas cette maison. Je ne
m’y suis pas habituée. Jamais je ne m’y habituerai. Je ne fais rien pour m’habituer. Cela ne m’intéresse pas. Je ne suis pas chez moi. Je ne suis plus chez moi, dans ce monde. J’aimerais que le bon Dieu ait pitié de moi et qu’il vienne me chercher. Il attend quelque chose, comme j’attends quelque chose. J’attends et je
me sens perdue, ce soir. Peut-être, penserez-vous que je perds la tête à me sentir si perdue dans cette maison de retraite ? Je n’ai pas perdu la tête. Puis, même , si je l’ai perdue, cela
m’est égal. Je vais aller me coucher. Je suis triste. Tellement triste de ne plus me sentir chez moi. Peut-être, que demain, je verrai ma fille ou mon fils.. Il faudrait que je me
souvienne de leurs paroles. Partent-ils en vacances ? Je me souviendrai en dormant. Je ne dors pas. Je m’imagine. C’est tout. Je m'imagine que je vais à Paris. J’aimais tellement
Paris, avec ses grands magasins, avec ses grands boulevards. Je vais aller me coucher pour rêver de Paris. Je suis tellement triste, ce soir. Je ne pleure pas. Je n’ai plus le courage de pleurer.
Je me dis que si je ne pleure plus, le bon Dieu viendra me chercher et je le suivrai. Je le suivrai partout où il sera ou il voudra me conduire. Mais
il ne viendra pas. Il paraît que nous le sentons arriver. C’est le locataire d’en face qui me l’avait dit. Je ne l’avais pas cru et quand il est parti, j'ai compris que j'étais bien
obligée de le croire. Alors je vais aller me coucher et j’attendrai que le bon Dieu vienne me chercher. J’ai cent ans. Il est temps qu’il vienne. Ne pensez-vous
pas ?