Lettre pour un concours d’internautes. Lettre écrite il y a dix ans, reçue actuellement.
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Arnaud Brignac
34 Grande Place
24250 Montignac.
A Julien Deville
Par l’étude de Maître Jules Grenier
22 rue Jules Clédat
24250 Montignac.
Le 12 décembre 1998.
Cher Julien,
Ah ! Tu es surpris de recevoir cette lettre ? Que te dis-tu, à présent , que maître Grenier vient de la déposer devant toi, que tu l’as décachetée, que tu viens de voir mon nom, que tu as revu mon enterrement défiler dans ta tête, que tu as ressenti une forte émotion ? "Qu’est-ce qu’il me veut l’Arnaud ? Qu’a-t-il fait ? Pourquoi me glisser sur son testament ?" Est-ce que tu penses cela , cher Julien ? Et tu regardes la date de la rédaction de la lettre. 12 décembre 1998. Ah ! Oui, tu te souviens. C’est l’époque où j’ai eu ma première attaque. Je t’avais dit que j’en avais pour dix ans. Tu ne me croyais pas. Personne ne me croyait quand je disais que j’en avais pour dix ans. Vous aviez raison de ne pas me croire. Vous aviez tous raison. Pourquoi annoncer aux autres que l'on connaît le jour de sa propre mort ,alors que beaucoup l’ignorent ?
Tu es chez maître Grenier. Son étude n’a pas dû beaucoup changer depuis que je lui ai apporté ma lettre, la dernière lettre. Celle qui te serait destinée. Que tu as entre les mains, aujourd’hui. Allez, retiens tes larmes. Je vais bien derrière le monde. Ici, je ne souffre plus. Ah ! Tu souris.. Tu entends encore mes paroles. J’y croyais tellement à l’autre monde et toi tu n’y croyais pas tellement. Avoue-le ! Ce n’est pas pour cela que je t’écris. Je ne te ferai jamais croire en quelque chose, auquel tu ne crois pas. N’est-ce pas ?
Tu te demandes depuis quand nous nous connaissions quand j’ai écrit cette lettre ? Tu avais trente ans Julien. Tu étais arrivé depuis dix ans dans notre village. Je te connaissais bien. J’avais eu loisir et grand plaisir à te connaître, avec toutes nos discutions autour du feu de la cheminée pendant de longs hivers et dans le jardin pendant les étés. C’était agréable, cher Julien. Un plaisir que je partageais avec le père Nahon qui se joignait à nous. Souvent. Lui aussi était seul, même s’il ne le disait pas. Ici, dans notre village, personne n’évoque la solitude et pourtant, nous sommes seuls. Peut-être plus seuls que dans les villes. Nous avions l’habitude de ne pas nous plaindre. Toi, non plus, Troubadour, tu ne te plaignais pas. Tu ne t’es jamais plaint de la vie qui ne t’a pas gâté.
Bien sûr, que tu tournes les pages de ma lettre. Tu les parcours du regard. Maître grenier lit le testament. Tu hérites de ma propriété avec ses terrains. Ah ! Tu es étonné. Ta baraque que tu occupes dans les fonds du bois de la « croix sainte Marguerite » m’appartient. Bien sûr, cher Julien. Et je ne t’avais rien dit. Personne ne t’avait rien dit. Pas un paysan du coin. Pas un commerçant, parmi ceux qui restent dans le village ne t’avaient dit que les terres, les bois, m’appartenaient. Et aujourd’hui, tu es à la tête des prairies, des bois et de la maison derrière la place du village. La maison du maire m’appartiens, te dis-tu , très étonné. Retiens tes larmes, Troubadour.
Maître Grenier m’a promis de t’annoncer ,avant même, que tu saches que tu sois mon héritier que les droits de succession sont payés à l’avance, sinon, ce ne serait pas un beau cadeau. Un beau présent comme on dit ici.
Es-tu content, Julien ? Ah ! Tu es étonné.. Tu n’en reviens pas. Tu te dis que j’avais prévu que tu serais mon héritier depuis dix ans et je n’en avais parlé à personne. Ni même à père Nahon. Pas une seule allusion. Pas même avant de quitter le village.. Pas un mot. Ah ! Tu me traîtes de gueux, de pierre tombale.. C’était tes mots quand tu parlais des paysans du coin. Ce sont des gueux, disais-tu ? "Ils sont têtus comme des mules. Ils sont fabriqués dans du marbre. Quand ils ont décidé de ne pas parler, rien ne les fera parler.. Plus secret qu’eux, tu meurs," disais-tu. Tu étais fier de nous, toi le Troubadour.. J’étais fier d’appartenir à cette race de paysans même si j’étais le maire du village. Plus encore parce que j’étais le maire, je comprenais mes administrés, mais aussi des amis. Beaucoup d’amis parmi ces paysans ou enfants de paysans. Un monde fermé, mais qui n’était pas hostile. Un monde qui t’avait adopté, que tu avais su apprivoiser, parce que, cher Julien, en apparence, tu es un troubadour, mais au fond, tu es comme nous, quelqu’un de fermé, quelqu’un de seul et qui ne se plaindra jamais de la dureté de la vie.
Tu te souviens, maintenant, quand tu es arrivé à Montignac ? C’était durant un mois de juillet au moment du carnaval. Tu étais allé directement à l’église rencontrer le père Nahon. Il t’avait été recommandé par un autre prêtre à Nice, je crois. Tu ne savais pas si tu allais rester ou repartir. Comment allais-tu vivre ici , dès que les touristes seraient partis ? Tu avais une mine de qualités et parmi ses qualités, tu savais jardiner. Et les jardiniers ici, dans notre village et les alentours sont très sollicités. Nous t’avons recommandé le père Nahon et moi, auprès des paysans et des ouvriers qui ne pouvaient plus jardiner. Tu les aidais à tailler les haies, les potagers, à planter les légumes. Tout ce qu’il y avait à faire, tu le faisais avec goût et respect pour ces gens. Et le soir, tu venais à la maison avant de rentrer dans ta baraque que tu ne voulais pas quitter pour un appartement en ville. Tu aimais ta baraque au fond des bois. Et aujourd’hui la baraque et les bois t’appartiennent. Tout est à toi.
Ah ! Tu comprends enfin pourquoi je n’ai jamais vendu mes brebis, même lorsque j’étais en état de ne plus m’en occuper ?
Ah ! Tu comprends enfin pourquoi, j’ai tenu à ce que le bois soit coupé pour cet hiver comme si je savais que la cheminée serait encore allumée ?
Cher Julien, dois-je te le dire ? A travers tes chansons de troubadour, et tes poésies, tu faisais vivre mon rêve, ma jeunesse et rien que pour cela, je t’étais reconnaissant de rester parmi nous dans notre village.
N’oublie pas, d’ouvrir la fenêtre au fond du grand couloir de la maison.. Tu apercevras durant la nuit, ce que personne ne peut apercevoir. La lumière derrière les nuages et derrière les étoiles. Je suis certain, qu’elle t’inspirera.
Je te dis adieu Cher Julien. Prends bien soin de toi.
Arnaud




