Mardi 13 janvier 2009

A toi, mon ami.





Désolé…

Il est désolé, en descendant du train.  Il a mal dans le dos. Il porte son sac à dos. Il est désolé de porter son lourd  sac, alors qu’il ne devrait pas porter de poids à cause des douleurs qui lui déchireront l’échine, bientôt. Il en sera désolé. Il est désolé de ne pas maigrir pour ne pas souffrir. Il est désolé de marcher dans cette nuit intérieure. Les portes glissent et se ferment. Plus besoin de chercher la marche du train. Il est désolé en apercevant le quai qui a perdu sa blancheur des jours derniers, désolé de ne plus sentir le vent lui piquer le visage, désolé en marchant vers la station du métro comme tous les mardis matins. Désolé de ne plus entendre son pas marteler le béton du quai dans ce brouhaha à  sept heures du matin. Il est désolé  de rejoindre son lycée, désolé de travailler dans un lycée de banlieue. Désolé que plus rien ne lui inspire de grandes idées, de grandes valeurs. Il aimerait militer pour des grandes causes. Il ne devrait pas marcher sur ce quai, descendre vers le métro parmi ces gens-là qui ont les mêmes mines que la semaine dernière, les mêmes regards, les mêmes gestes. Il est désolé de s’installer parmi ces gens-là qu’il ne connaît pas, qu’il reconnaît sans voir. Il ne veut pas voir. Il aimerait rebrousser chemin.  Il est désolé de ressentir la douleur lui déchirer le dos, lui brûler l’échine. Il pose son sac à dos sur le siège, juste  à ses côtés, d’un geste lasse,  en se disant qu’il est désolé. Il est désolé de pousser d’un geste énervé, la mèche de ses cheveux bruns qui lui masque ses yeux. Il est désolé de ne plus voir ce qui  l’entoure, de sommeiller dans ce métro jusqu’au terminus où il changera de station.  Aussi désolé qu’un automate, il  traversera les couloirs et encore des couloirs de métro. Désolé de quitter le métro et ses couloirs pour monter dans l’autobus qui le conduira vers le lycée de banlieue qu’il détestera. Il est désolé de haïr ce lycée et  de ne plus  exercer son métier avec son cœur, mais avec sa tête, une tête désolée. Désolée de sens et dans tous les sens.  Il est désolé d’avoir choisi ce métier par défaut et par défaut  de rester là durant la semaine entière. Le lycée  l’a rattrapé, l’a englouti entièrement et il en est désolé quand il franchit la porte vitrée. Il est désolé de traverser la loge, de gravir les marches cachées par le mur gris, sans rien dire, baissant la tête vers les marches recouvertes d’un linoléum marron. Il déteste le marron. Le marron a envahi sa vie. Il en est désolé.   Il gravit les marches jusqu’à un  appartement où il séjournera de vingt  heures trente à cinq heures du matin,  jusqu’à vendredi, dix neuf heures. . Il séjournera là. Sans domicile fixe. Hébergé. Sans domicile fixe, réalise -t-il devant la porte marron.  La porte qu’il ouvre d’un geste brusque. Il est désolé de ne pas entrer chez lui,  mais d’entrer chez quelqu’un qui l’héberge et l’hébergera encore  longtemps. . Il est désolé que ce lycée qu’il avait choisi par défaut, l’ait rattrapé sans qu’il n’y prenne garde, sans qu’il ne comprenne qu’il ait été  le plus fort. Personne ne choisit ce métier par amour et personne ne vient là par amour se dit-il, désolé quand il s’installe sur le canapé fermé à cette heure de la journée. Désolé de constater que le vrai locataire  soit parti  à son travail. Désolé de ne pas pouvoir échanger deux paroles, en ce matin d’hiver, où tout recommence pour lui. Désolé d’entendre la sonnerie du lycée.. De se dire qu’il « fera la porte », qu’il discutera avec les surveillants, qu’il ira voir l’assistante sociale et l’infirmière. Désolé, de ne plus croire en leurs missions, « aux rustines qu’elles mettent sur tant de plaies. Que des « rustines  sur des roues crevées face à un système moribond qui ne fonctionne plus »,  se dit-il d’un ton désolé. Il est désolé d’être devenu cet être désolé et incompris. Personne n’a compris qu’il voulait mener une grande cause, un grand combat. Désolé. Il voulait s’appeler Coluche et il est un sans domicile fixe dans un lycée professionnel où il conduit des centaines  de jeunes vers les « abattoirs à finances» se dit-il d’un ton désolé. Il est lâche se dit-il, d’un ton encore plus désolé. Lâche de ne plus pouvoir redescendre de cet appartement dont il n’est pas locataire, qu’il occupe sans titre. Hébergé. Sans domicile fixe, pour un métier qu’il a choisi par défaut et auquel il ne croit plus. Incompris, s’il ose l’exprimer à ses amis. A-t-il encore des amis, s’interroge t-il, sur un ton désolé ? Il aimerait y croire. Il sursaute. Quelqu’un l’appelle.. Une fille, une petite fille. La petite fille du locataire qui, les cheveux ébouriffés, l’attend dans la cuisine devant son bol de lait froid.

Il lui sourit d’un regard désolé. Moins désolé. Prune ,se dit-il.  Et Prune lui dit qu’elle ne pouvait pas déjeuner sans lui et qu’elle n’a pas fait ses devoirs ce week-end sans lui ? Il est devenu son papa par défaut puisqu’il voit des défauts partout.  Prune rit  de ses belles dents blanches. Il se lève et il se dit qu’il ne doit pas baisser les bras puisqu’il est le bon papa, même par défaut,  de centaines d’élèves et surtout de Prune qui le regarde avec tant d’amour ce matin.

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